Voilà un article très intéressant qui contient un certain nombre d’éléments auxquels j’adhère totalement, à savoir :
le langage est un moyen de penser, de développer son intelligence du monde et un moyen d’échange.
personne n’est programmé pour apprendre une langue spécifique, la langue se transmet de façon culturelle
la transmission de la langue des signes aux parents entendants se fait plutôt sous forme de mémorisations lexicales excluant l’appropriation des règles grammaticales, ce qui est dommageable
le français signé est un pidgin
il faut des années pour maîtriser la langue des signes
la maîtrise d’une langue suppose la précocité
la parole des médecins n’est pas toujours la bonne, pour ce qui relève de l’éducation
Mais, paradoxalement, ce sont les mêmes arguments que j’utilise pour expliquer aux parents pourquoi et comment ils peuvent transmettre leur langue française orale à leur enfant sourd de façon précoce et naturelle...grâce à la langue française parlée complétée. Certes, le LPC n’est pas une langue - et la langue des signes en est une - mais bien assimilé, bien utilisé, il devient le prolongement naturel de la langue orale dans les échanges quotidiens, les histoires racontées, les jeux, y compris les jeux de mots...bref le plaisir.
Il est certain qu’un échange langagier focalisé sur l’audition, l’articulation, la mémorisation du lexique, le sens littéral, le commentaire explicatif se transforme vite en situation de "rééducation" artificielle et peu conforme aux besoins de l’enfant sourd. Il est certain que l’oralisme dit traditionnel a entraîné d’énormes retards linguistiques chez ces enfants (responsabilité à partager me semble t-til avec l’utilisation abusive du français signé), et des comportements langagiers et cognitifs peu convaincants chez les adultes qu’ils sont devenus.
Mais aujourd’hui, pourvu que les parents aient compris très tôt les enjeux de la première éducation de leur enfant sourd et pourvu qu’ils aient pu devenir rapidement compétents, les enfants sourds pouvant bénéficier d’un bain véritable de langue française parlée complétée peuvent apprendre cette langue de façon naturelle, et non dans un contexte d’enseignement figé.
Les sourds signants natifs maîtrisent peut être mieux une seconde langue orale que les sourds qui apprennent la langue des signes plus tard, les enfants signants de parents sourds ont peut être un mailleur niveau de lecture que....les enfants sourds de parents entendants qui n’ont pas pu avoir cet accès naturel à la langue...mais certainement pas que les enfants sourds pour lesquels le LfPC a su porter ses fruits. Ceux là savent comprendre, parler, lire et écrire une langue véritable et vivante ; leurs compétences cognitives et intellectuelles sont intactes ; ils sont dans la capacité du même type d’échange spontané et confortable avec les personnes entendantes ou sourdes ( codant) ; ils pensent en français, rêvent en français...ils ont développé "une langue en soi". Je sais qu’on dit souvent encore que ce sont des cas exceptionnels...mais il y en a tellement, et de plus en plus, que cette affirmation est en passe de devenir erronée. Ces mêmes sourds apprennent aussi parfois la langue des signes, plus tard, par plaisir ou intérêt, et sans difficulté.
Mon propos n’affirme aucune hostilité contre le point de vue défendu dans l’article. Il y est question de langue précoce et je ne peux qu’approuver un tel programme. Je suis seulement en désaccord avec l’idée que ce programme soit présenté comme une nécessité, voire une obligation.
Au bout du compte, quelle que soit la langue proposée, langue orale ( avec LPC) ou langue des signes, l’important est que les parents aient acquis les compétences nécessaires pour mettre en application les excellentes recommandations faites dans cet article : une langue doit se vivre, elle ne peut pas s’enseigner de façon didactique.
Annie Boroy parent de deux adultes sourds ex enseignante spécialisée pour élèves sourds correspondante ALPC Calvados